Amis du Jour Bonjour,
Il y a des jours où il n’est pas facile de prendre son clavier et de trouver les mots justes. C’est le cas aujourd’hui. Parce que le sujet que je me dois d’évoquer me bouleverse et il est difficile de garder un recul suffisant quand on se sent impliqué ainsi.
Petit, je croyais que c’était un ange. Un de ces êtres rares qui ne semblent habiter mon monde qu’avec la seule fonction de m’aimer et me faire plaisir. Quand nous allions la voir chez elle, je ne voulais plus repartir. J’allais me cacher sous une table en espèrant que mes parents m’oublient et que je reste à ses côtés.
Collégien, je recherchais sa compagnie et allait toujours m’assoir près d’elle à table. J’étais prêt à tout pour qu’elle soit fière de moi et je lisais dans son regard une infinie tendresse qui me rechauffait le coeur.
Devenu lycéen, j’étais en pensionnat sur Lille. Ma seule vraie distraction de la semaine était la possibilité de sortir le mercredi après midi. J’allais chez elle. A 12h45 très précise il me fallait passer le seuil de sa porte car 5 minutes de retard lui créaient des montées d’angoisse. Invariablement m’attendaient posés sur la table de la salle à manger une demi-baguette fourrée de pâté de campagne et une bouteille de jus d’orange. Elle appelait ça “le casse-croûte pour se mettre en appétit”.
Invariablement quand j’avais fini, on passait à table avec des hors d’oeuvre puis poulet fermier cuit au four et frittes maison qu’elle faisait amoureusement frire (”toujours deux cuissons…toujours poussin….sinon elles sont pas croustillantes”) dans un de ses vieux chaudrons en fonte dont elle avait le secret. Puis invariablement sa tarte aux pommes maison avec un nappage transmis de génération en génération (jaune d’oeuf et cassonnade pour la base, pour le reste je donnerais dix ans de ma vie pour enfin le savoir….).
Et moi dès l’entrée, lesté de mon sandwich au paté, je calais. Mais si j’avais le malheur de ne pas me resservir de chaque plat j’avais le droit à sa voix douce qui me disait : “Ben tu ne manges pas poussin ???? Tu es malade ????”….
Alors je m’éxécutai car on ne pouvait tout simplement pas résister à cette femme là. Et elle m’encourageait: “Vas y poussin, c’est bon pour ta croissance. Un grand garçon comme toi, ça doit prendre des forces….”
Heureusement que l’estomac d’un adolescent a des facultés d’ingestion et de récupération insoupçonnées…… Il faut dire qu’elle avait dû passer toute sa matinée à préparer “son” festin. Ne pas y faire honneur aurait été la priver de son bonheur. Et on n’avait tout simplement pas le droit de rendre malheureuse cette femme là….
A quatre heures, deux pains au chocolat et un autre litre de jus d’orange. Il n’y avait pas une seule minute que j’ai passé chez elle où elle avait autre chose en tête que de me faire plaisir.
Et pourtant….. Et pourtant le temps avait commencé à faire ses effets. L’arthrose avait déformé son dos et ses jambes au point qu’elle ne marchait qu’en titubant…..sans jamais toutefois se servir d’une canne….par coquetterie sans doute.
La station debout était pour elle une souffrance infinie mais chaque mercredi tout était prêt, comme d’habitude, pour m’acceuillir. Et quand j’évoquais ses soucis de santé, elle commençait par émettre un petit gloussement de gorge avant de dire “que veux-tu poussin, c’est la vie!”
Parfois nous branchions la radio et si la chanson lui plaisait (elle raffolait des crooners style sinatra ou dean martin), je l’invitai à danser. Il fallait faire attention à ne pas aller trop vite, chaque pas était un miracle, mais je lisais dans ses yeux un reflet que l’on devait voir pétiller quand elle avait 20 ans. Un peu comme si j’étais là à son premier bal, moi en frac et elle avec sa robe de crinolline, souriants avec la tendre complicité qu’ont les danseurs , seuls sur terre avec le parquet qui défile en tournoyant.
Elle prennait toujours ma défense, avec un aplomb et une mauvaise foi que seul l’amour pouvait insuffler. “Poussin” aurait pu voler, violer ou tuer qu’elle m’aurait trouvé admirable et pur. Mais jamais je ne l’aurai fait, parce que l’on n’a tout simplement pas le droit de décevoir cette femme là….
Elle est morte ce samedi.
Et c’était ma grand-mère.
Lorsque le prêtre est venu lui donner l’extrême-onction, il lui a dit : “Courage, vous allez retrouver votre mari” (décédé 3 ans plus tôt). Elle a alors souri et son sourire ne l’a jamais plus quittée, jusque dans le cerceuil.
Même si mes yeux d’adultes ne tolèrent pas la présence de mes larmes d’enfants, je ne cesse depuis de penser à elle.
Parce que, voyez vous, je ne pourrai jamais cesser d’aimer cette femme là……….